Reflexions

Quelques réflexions sur le mouvement en cours


Après celui de la Guyane et de la Guadeloupe, l’actuel mouvement de grève générale en Martinique a ramené les luttes sociales dans la rue d’où elles étaient restées absentes depuis longtemps. Dans ce contexte et en renouant avec son long passé de révoltes constamment réprimées, ce retour de la contestation et de la critique d’un système de domination marchande néocolonialiste et capitaliste, remonté de la base par les syndicats et largement soutenu dans le pays, n’est pas un de ses moindres mérites. Parti d’une protestation populaire contre la « vie chère » (carburants, gaz, marchandises, services, loyers, transports, etc.), qui étrangle littéralement une grande partie de la population martiniquaise, et réclamant donc une baisse sensible des prix des denrées de première nécessité, il a rapidement étendu cette exigence à une part plus importante de produits. Tout en y ajoutant d’autres revendications portant, entre autres, sur les bas salaires, les minima sociaux, les retraites, l’emploi, les discriminations à l’embauche ou le respect du droit syndical par exemple.


Cet ensemble de revendications somme toute assez classiques par leur réformisme dans une société dite démocratique – beaucoup moins sans doute par leur ampleur et surtout par leur addition - a pourtant réussi ce tour de force de lui attirer en peu de temps les foudres conjuguées des différents secteurs de la classe dirigeante ou de la population qui ont intérêt à maintenir la société martiniquaise dans le respect infantile et dégradant du système présent de domination et de dépendance par la marchandise et le salariat : certains médias (RFO, ATV), une grande partie du patronat, de nombreux élus, etc.


D’abord par sa capacité à paralyser une bonne partie des activités de l’île en très peu de temps, grâce à des piquets de grève parfois dissuasifs et des barrages filtrants ou bloquants aux endroits stratégiques. Cette réussite dans la mise en place rapide d’une grève offensive - le mouvement syndical dans l’hexagone est devenu incapable de faire preuve de la même efficacité - est toujours redoutée par le patronat. Elle a ensuite fort déplu parce que beaucoup ont été pris au dépourvu. Ses détracteurs enragent : selon eux, la société a été prise en otage par la force et la terreur (bien que, pour l’instant, on n’ait eu à noter ni pendaison ni décapitation!). Il n’y a que les imbéciles et les naïfs pour croire que l’on peut obtenir de tels résultats par la douceur, l’appel à la raison ou la persuasion dans une société comme la nôtre. Mais, quand ces détracteurs des grèves sont constamment et durablement « pris en otage » eux-mêmes par le système d’exploitation et de domination présent qui détermine leurs pauvres vies jusque dans ses moindres détails parce qu’il décide de tout sans les consulter, ils ne s’en avisent même pas. Ils se taisent et ne protestent jamais. Au contraire ils se vantent d’aimer ce système d’adhésion soumise qui leur impose une multitude de faux choix apparemment libres mais déjà arrêtés sans eux. Pensant que cela représente un progrès par rapport à des époques historiques antérieures plus obscurantistes, ils se réjouissent de vivre dans ce qui n’est qu’une « servitude volontaire ». On comprend leur dépit.


C’est dire si, dès son apparition, ce mouvement, par sa radicalité inhabituelle parce qu’elle n’a rien à perdre, a été perçu comme scandaleux et ses prétentions ressenties comme particulièrement menaçantes par cette canaille. Il a alors aussitôt retrouvé tout naturellement ses nombreux ennemis habituels, aussi bien parmi les maîtres arrogants de la grande distribution et de l’importation békés ou non, que parmi ceux du Médef et de la bourgeoisie locale, comme parmi ceux des représentants de la classe politique ou de l’état, en prenant ouvertement et délibérément le parti des salariés et des employés pauvres, des intérimaires, des précaires ou des djobeurs mais aussi celui des chômeurs, des RMIstes ou des retraités pauvres. Ce qui naturellement a offensé les narines délicates de ces pwofitè comme de tous leurs complices ainsi que de ceux qui regardent tout ça de plus haut parce qu’ils bénéficient de moyens bien largement supérieurs ou se pensent l’élite du pays.


C’est dans ces conditions que certains de ses opposants ont lancé de fausses rumeurs pour lui mettre des bâtons dans les roues ou pour tenter par tous les moyens de le discréditer, pendant que d’autres, moins courageux mais plus opportunistes et/ou plus hypocrites, ont fait semblant de le soutenir en essayant de se donner l’apparence de l’accompagner. Mais ce mouvement n’a pas eu réellement besoin de ce faux soutien trompeur et maladroit, fort qu’il était déjà de celui plus sincère de la majorité de la population qu’il défend et de l’appui largement favorable et solide qu’elle lui apporte parce qu’elle sait qu’il a fondamentalement raison et qu’il est désormais temps de ne plus accepter l’inacceptable et qu’il n’est plus temps de reculer.


Souhaitant, en non professionnels de la politique, poser eux-mêmes et publiquement un certain nombre de questions pratiques et y apporter des réponses en trouvant des solutions aux problèmes de cette population pauvre, les syndicats, dès lors, ont mis en lumière a contrario l’inertie, la frilosité, les carences ou l’absence d’actions dans ce domaine depuis des années de ces dits professionnels de la politique, quand il ne s’agissait pas parfois de leur part d’une véritable collusion avec la classe au pouvoir dans le commerce et les bonnes affaires. Tous ces messieurs et beaux parleurs avaient largement laissé cette situation s’installer et perdurer sans beaucoup de réaction. Car ils n’avaient pas toujours su montrer beaucoup de compassion ni même faire preuve du minimum de sympathie et d’humanité envers ces déshérités, occupés qu’ils étaient dans des sphères plus élevées ou à leur cuisine électorale. Ne faisant par là que perpétuer cette lâcheté qui consiste partout à flatter, à favoriser et à justifier le riche et le puissant surtout quand on mange à sa table et à critiquer, à abandonner voire à piétiner le pauvre et le faible surtout quand on se présente comme le soi-disant défenseur de ses intérêts.


En prenant, d’autre part, la forme d’un combat syndical et citoyen fédérateurs, rassemblant de nombreuses organisations, associations et groupements professionnels dans le « Collectif du 5 février », le mouvement, par sa capacité à mettre en place une forte mobilisation et surtout par sa volonté de ne laisser personne d’autre que lui mener les négociations, a fait naître, en raison de cela, des aigreurs dans une large part de cette classe politique spécialisée qui a vu d’un très mauvais œil le Collectif marcher sur ses plates-bandes de peur qu’il n’empiète sur ses prérogatives. Au point même pour certains de vouloir se substituer au Collectif et de parler à sa place dans les négociations ; mais aussi de contraindre, par son obstination, un Alfred Marie-Jeanne, président du Conseil Régional ainsi que du Mouvement Indépendantiste Martiniquais (MIM), à dévoiler ses positions à travers ses tentatives maladroites de le freiner ou d’essayer de le ramener à la raison et pour finir en prenant ouvertement position contre lui ; le contraignant en définitive par ses exigences à s’afficher en récupérateur c’est-à-dire en soi-disant initiateur du mouvement, en « sauveur suprême », en donneur de leçons aux syndicats et en décideur unilatéral de la sortie de crise ; donc en propriétaire du mouvement et plus généralement en conducator des luttes sociales en Martinique. Le pauvre clame maintenant à qui veut l’entendre qu’on ne l’a pas bien compris.


En réalité, ce mouvement ne l’a que trop bien compris car il a de fait déjà commencé à déborder les partis politiques et les élus en ayant su affirmer dès le début, et même réaffirmer par la suite, son autonomie par rapport à ce personnel politique – tout en y gardant encore quelques « partisans » qui ne manqueront bien sûr pas de reprendre pour leur propre compte ce qu’il aura obtenu par lui-même - et son intention de poursuivre le combat malgré ces trahisons ou tentatives de récupération trop prévisibles. Ce qui signifie d’ores et déjà qu’au-delà de ceux qui le composent, des appuis et des sympathies qu’il a gardés et qu’il inspire encore, il ne peut plus, pour le reste, compter que sur lui-même. C’est à la fois, pour le moment, sa force et sa faiblesse car il n’est pas sûr qu’il réussisse finalement à s’en émanciper si facilement et que tout le monde le souhaite encore au bout du compte.


Comme si cela ne suffisait pas, il lui faut compter, comme toujours, sur la condamnation prononcée contre lui par d’autres professionnels stipendiés, les défenseurs et les procureurs de l’économie, qui lui imputent la poursuite d’une dégradation que cette grève généralisée contribuerait à renforcer. Comme si ce n’était pas elle-même qui venait de provoquer partout dans le monde l’effondrement de son système de crédit, et les conséquences sociales qui vont avec, par la généralisation et l’accroissement criminels de l’endettement y compris auprès des plus pauvres. Comme si cette « gentille » économie avait attendu cette grève pour détruire elle-même utilement pour ses profits propres des emplois par millions dans le monde. Et comme si, par postulat, cette économie, aux mérites tant vantés à la légère, représentait un réel bienfait pour l’humanité à qui elle rendrait de si immenses services. Et en se gardant bien évidemment de poser ouvertement la question de savoir à qui l’activité économique profitait véritablement avant la grève ; sans dévoiler non plus que c’est justement à cause de l’économie qui est faite du travail de la plus grande partie de la société martiniquaise pour perpétuer et accroître la richesse d’une minorité – et pas seulement celle des Békés ! - que ce mouvement s’est levé pour dire : « Assez ! Assez de vivre ainsi ! ». Et sans envisager une seconde si cette conception économique de la société en général, conception que ses initiateurs ont voulue, qu’ils ont imposée à tous et dont ils ont organisé l’ensemble des relations dites sociales en conséquence, est seulement souhaitable - et pour quelle sorte de bénéfice non seulement pour l’humanité toute entière mais aussi pour la nature qu’en réalité elle détruit irrémédiablement - ou tout simplement catastrophique.

Condamnation prononcée tout aussi unanimement, tant ici qu’en Métropole, par ceux qui se lamentent plus particulièrement sur les entraves que des grévistes si irresponsables créeraient au développement de l’écoeurant tourisme de masse aux Antilles. Ce rêve de vacances idylliques vendu depuis la Métropole et relayé sur place, parsemé de belles images de sable blanc et d’eaux transparentes, s’est lézardé dès l’instant où ce mouvement a substitué à ces images de pacotille une réalité pourtant bien banale mais beaucoup plus dérangeante, car niée complètement depuis là-bas,

ou passée sous silence pour que cela ne puisse déranger la quiétude des visiteurs gavés à la langouste surgelée et au rhum frelaté : au-delà des cocotiers vit ici une population qui travaille comme elle peut, qui a du mal à s’en sortir et qui souffre mais surtout qui lutte ! Combien de ces touristes « heureux » sont allés voir, derrière un bord de mer aménagé spécialement pour eux, le visage beaucoup moins souriant du chômage et de la misère urbaine inscrite, entre autres, sur les immeubles

délabrés et sales de Fort-de-France ? Mais ces gogos ne viendront et ne repartiront qu’avec cette vision de carte postale mensongère qu’on leur a fait payer au prix fort pour mieux se moquer d’eux. A l’opposé, comme l’analyse fort à propos un jeune révolté guadeloupéen : « Nous, on est déjà dans la rue ; tant qu’à faire, on y reste ! ».


Pourtant, cette population pauvre habituée à se débrouiller depuis si longtemps par ses propres moyens, que peut-il lui arriver de pire qu’elle ne connaisse déjà ? Elle ne se berce d’aucune illusion sur elle-même parce qu’elle est déjà née pauvre et que la richesse pour elle ne peut être qu’une conquête. Parce qu’elle sait aussi que le développement économique de la richesse, telle que le conçoivent les maîtres de nos sociétés, a toujours eu besoin de pauvres pour être produite. Il y va donc de leur survie de créer et de maintenir partout un certain niveau de pauvreté en mettant désormais en concurrence l’ensemble des pauvres de la planète. Et à condition que ce maintien qui pourrait devenir explosif ne leur coûte pas trop cher ! Et l’on ose venir parler d’assistanat ! Mais quand l’Europe a plus que largement subventionné pendant des décennies les agriculteurs français, a-t-on parlé d’assistanat à leur propos ? Quand les milliards des états pleuvent sur les banques privées, parle-t-on aussi d’assistanat à leur propos ? Comme d’habitude, la propagande haineuse et mensongère en provenance de certains milieux métropolitains vise à dénoncer une situation que n’ont pas voulu les pauvres des Antilles françaises mais qui a été mise en place pour acheter une paix sociale qui en arrangeait beaucoup. Or ce mouvement, justement, refuse cette aumône et revendique un combat pour l’obtention de vrais salaires et de hausses des salaires, replaçant la lutte sur le terrain de la guerre sociale, ce qui ne fait certainement l’affaire ni du patronat ni de l’état.


Crachons en passant sur la misérable propagande voulant faire croire qu’il s’agirait d’un affrontement racial et que les pauvres Métros blancs ayant le malheur supposé de vivre ici seraient menacés. Ces pitoyables relents colonialistes n’expriment que cette vieille mauvaise conscience fantasmée autour du mythe du bon Blanc isolé, entouré par de méchants Nègres hostiles, grossière manipulation visant comme toujours à faire peur pour mieux discréditer, séparer, diviser ce qui pourrait s’unifier dans la lutte. Comme toujours, on met en avant un faux problème raciste pour opposer une partie de la société pas seulement martiniquaise mais aussi française à une autre et la décourager de s’intéresser ou de s’investir dans un mouvement dans lequel elle pourrait se reconnaître.


Mais qu’il s’agisse de Métros ou d’Antillais, la société martiniquaise, en ce moment, ne se divise qu’en deux camps : le camp de ceux qui sont favorables à ce mouvement et le camp de ceux qui le combattent ou qu’il laisse indifférents. Ceux qui le vomissent parce qu’ils sont leurs ennemis déclarés ou non ; ceux qui le rejettent parce qu’il gêne leur façon de voir et de se comporter ; ceux qui lui sont indifférents parce qu’ils s’y sentent extérieurs ; ceux qui sont incapables de se reconnaître en lui ou qui n’arrivent pas à y trouver leur place. Et dans ce camp adverse, qu’ils soient Métros ou Antillais, ceux qui ne vivent ici que pour faire du fric ne verront dans la situation actuelle qu’une menace pour leur petit ou grand commerce. Qu’ils soient Métros ou Antillais, les autres considèreront qu’il vaut mieux éviter de se mêler d’une affaire dans laquelle ils pourraient bien perdre certains avantages. Qu’ils soient Métros ou Antillais, ceux qui n’ont pour seule ambition que de travailler le moins possible pour mieux se dorer la pilule ne peuvent pas s’intéresser à un mouvement social comme celui-ci qui en arrange peut-être certains pour l’instant mais qu’ils n’aiment pas vraiment. Qu’ils soient Métros ou Antillais, d’autres encore avaient de toute façon fait le choix d’une société néo-libérale qui leur convient parfaitement et dans laquelle les syndicats sont perçus comme des empêcheurs de tourner en rond et les grévistes des salauds. Ceux-là, après avoir supporté ce mouvement ou l’avoir parfois maudit en silence, en accepteront pourtant sans vergogne les profits des avancées qu’il aura obtenues.


Nous ne parlons pas pour ces gens-là. Car, vivant comme en marge de cette société en évitant de s’y investir, qu’ils soient Métros ou Antillais, ils dissimulent tous derrière un sourire de façade affiché un désintérêt marqué pour la société antillaise et son histoire. Ils peuvent aimer ses fêtes voire sa culture mais pas les luttes qu’elle traduit bien souvent parce qu’au fond ils ne veulent pas voir ce qui s’y joue vraiment. Ils ont préféré arrêter l’Histoire à un moment de pseudo bonheur factice et figé parce qu’ils font comme si les malheurs du passé n’étaient qu’une page déjà tournée ou comme si leur dépassement n’était qu’affaire de relations interpersonnelles. Qu’ils soient Métros ou Antillais, ces gens-là se pensent des privilégiés bien qu’ils ne soient, comme ceux qu’ils jugent du haut de leur petitesse, que de pauvres consommateurs qui se croient bêtement du 1er rang parce qu’ils se nourrissent d’une marchandise censée être plus riche et plus digne de leur standing que celle de leurs voisins. Et finalement, ils n’expriment, consciemment ou non, que du mépris pour cette population qui vit et qui travaille sous leurs yeux, parfois même pour eux. Aveugles et sourds à tout mouvement de contestation, ils ne sont ici ou ailleurs qu’en transit parce que nulle part ils ne se reconnaissent dans des luttes dont, au fond, ils ne veulent pas, leur style de vie servant justement à les en protéger ou à les en préserver. Ils retourneront donc à leur négligeable importance, n’ayant jamais réussi ici ou ailleurs à être eux-mêmes.


Mais nous qui ne leur ressemblons pas, nous n’avons pas hésité à rejoindre aussitôt ce mouvement auquel nous participons même activement, qui nous a accueillis sans difficulté et qui ne nous a pas rejetés. Il est vrai cependant que l’on peut percevoir ça et là dans ce mouvement quelque tentation de « racialiser » là aussi le conflit en pensant que l’ennemi à abattre serait le seul Béké, dédouanant par là les tenants martiniquais du capitalisme sous couvert de couleur de peau ; ou qu’il ne pourrait concerner que les seuls Antillais développant un réflexe de défense contre l’ « étranger » de l’intérieur comme celui de la Métropole. Ceux-là auraient tort de penser que leur lutte n’est pas regardée avec sympathie par d’autres qu’eux-mêmes ou par d’autres peuples dans d’autres contrées. Ceux-là devront apprendre à reconnaître leurs amis et leurs alliés là où parfois ils ne les attendent pas. Et tant pis pour eux dans le cas contraire. Mais la lutte de la classe dominante pour garder son pouvoir n’a jamais eu que faire de la couleur de la peau puisqu’elle-même est fort bigarrée. Et la masse des salariés ou des chômeurs du monde entier, qui n’a que le choix entre différents degrés de consommation aliénante de la marchandise ou rien, n’a jamais eu réellement de demeure à elle sur cette terre gâtée puisqu’elle est sans cesse rejetée à la périphérie de la vraie vie sociale dont l’ont exclus ceux qui s’en sont emparés : les riches.


On aurait tort de penser qu’à travers ses revendications actuelles, ce mouvement ne serait qu’un conflit salarial de plus car, au-delà de celles-ci, il est bien plus profond que ce qu’il annonce pour l’instant. Car il pose déjà, par ses actes, son existence même et le rôle de « double pouvoir » qu’il a instauré pour l’instant en toute tranquillité, des questions portant sur l’élaboration des prix, sur le statut sous lequel vit la population de l’île par rapport à la Métropole, sur un changement de société librement choisi, sur un dépassement de l’organisation sociale présente. Il exprime tout autant des contradictions dans lesquelles vivent de nombreux Martiniquais, particulièrement la classe moyenne et les cadres, hésitant notamment entre la nostalgie des relations passées et l’adhésion frénétique à une hyperconsommation, entre le constat de destruction des anciennes structures sociales ou d’abandon des productions locales et la valorisation outrancière de produits, d’un style, d’un mode de vie, d’une façon de pensée importés et imposés par ceux qui ont le monopole de la grande distribution et du commerce de l’importation, entre la volonté d’obtenir des salaires pour tous et l’illusion sur la nature du salariat, etc. Tout ceci ne fait qu’illustrer le fait, au fond, que la Martinique n’est pas un petit pays en-dehors du monde mais qu’elle est entrée elle aussi, comme le reste du monde, dans la « modernité », insupportable car inhumaine, de l’invasion impérialiste du capitalisme mondialisé. En même temps, elle est entrée aussi dans la modernité de ses luttes et de sa contestation radicale. C’est déjà la première victoire d’un mouvement qui souhaite exproprier ses expropriateurs, qui est une première critique de la marchandise, attirante certes mais révélant surtout une manière de vivre dégradante et inhumaine, une remise en cause d’une société qui tolère la séparation et l’absence de dignité. Par ses prétentions exorbitantes aux yeux du grand patronat, il présente un aspect antiéconomique qui, s’il n’est pas encore un au-delà de l’économie, scandalise et épouvante déjà ses représentants dans les négociations actuelles. Plus loin, il offre à qui veut l’entendre l’opportunité de saisir la possibilité de penser autre chose de plus humain que le sort que l’on nous fait subir ordinairement et dont certains s’accommodent ou, puérilement, s’en montrent fièrement satisfaits. Ira-t-il jusque là ?


A suivre



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